Lyon année zéro

Publié le 23 Avril 2015

La coupe est pleine, le nid est vide, mémoires de la mère d'un Hadrien.

La coupe est pleine, le nid est vide, mémoires de la mère d'un Hadrien.

Lyon année zéro, comme Allemagne année zéro de Rossellini, un film évoqué dans la présentation théâtrale donnée par les jeunes de l'école de théâtre de Lyon. Du néo-réalisme qui sied bien à ma mauvaise conscience de mamma outrancière et désabusée. Folle complainte, qui ne me donne pas de joie, une fois de plus.

Commencer par le mari. Hier marcher avec lui le long du Rhône, depuis la Feyssine jusqu'au pont menant à la place Bellecour, fut un calvaire. Quelque huit ou dix kilomètres certes, qui ont comme de bien entendu fatigué Monsieur je-ne-marche-jamais. Sauf étonnament dans les Alpes, à l'automne dernier. Une cure thermale minceur à Brides-les-Bains nous l'avait changé, le mari en curiste partait chaque jour randonner dans les chemins et se promener, faisant profiter à tout le monde sur son facebook de photos nature. Depuis nada, a repris son volant et les kilos perdus.

Môssieur ne trouve pas "riantes" du tout ces berges pourtant magnifiques, elles le gavent grave. Certes ce n'est pas la nature sauvage qui entoure Brides. Moi je m'en contente, Lyon est superbe, et ces échappées de nature urbaine sont exceptionnelles. Je n'ai pas eu la chance de changer de panorama pendant trois semaines de cure dans les Alpes, ou de descendre dans les Pyrénées catalanes tous les quatre matins. Il va souvent donner à Perpignan des cours à des étudiants de 25 ans (entendre : mater les seins des étudiantes). Merde, no criquettes, no beaches à Paris 18e, j'ai bien le droit de trouver belle cette balade, on n'est pas tout seuls d'ailleurs.

Mais ça grince, chaque pas est une souffrance pour lui, aggravée par ma compagnie ; m'a rendue aigrie et parano ce fâcheux qui refuse de me suivre dans mes sorties de sentier battu, pour mettre le pied pas bien loin pourtant. A deux pas, en contrebas (mais à chaque fois, il lui faudrait descendre et remonter, c'est périlleux), sur les plagettes de gravier ou de sable. Des petites criques adorables, l'eau verte et transparente du Rhône venant lécher le sable, oui le sable, les herbes et les troncs d'arbres, qui sont prises d'assaut l'été et cette chaude journée de printemps par les Lyonnais.

Des gens qui savent vivre (eux), en train de la couler douce en maillot, en amoureux ou en famille, ou de jouer à la pétanque sous la verdure. Personne ne se baigne, c'est interdit et dangereux, mais je crève d'envie d'enlever mes fringues et de tremper mes pieds dans l'eau. Le mari lui n'est pas content, n'a pas de temps à perdre, il est pressé de rejoindre le théâtre où notre fils joue ce soir on a le temps c'est dans deux heures et demi (raison de notre présence comune), me trouve insupportable de vouloir prolonger comme ça la promenade de quelques mètres ou minutes, juste pour profiter de la vue, de la vie.

Traîner ses 130 kg est un poids autant pour lui que pour moi, impression de le porter à bout de bras. Comme un enfant boudeur et capricieux, un égoïste qui ne s'intéresse à rien autout de lui, de la confiture aux cochons. Tout le temps fatigué, le dit haut et fort, il a faim, il a soif, il en a plus qu'assez. Moi aussi. Le compagnon dont on se passerait bien, l'accompagnateur imbuvable, jamais content avec moi, souvent hargneux, cassant, vexant, au mieux indifférent. La coupe est pleine, le nid est vide.

La veille, seule la présence de sa fille chérie l'a empêché de manifester trop sa mauvaise humeur de marcheur contraint et forcé, ô sa sainte horreur déjà de la balade rhodanienne jusqu'au musée des Confluences, épuisé il s'est écroulé sur une pelouse de Gerland, pestant contre le bruit de l'autoroute. Son grand reproche aux berges du Rhône, le bruit, préfère la Saône, pourtant moins dans la verdure. Il évite soigneusement de marcher le long des roseaux, ne consent qu'à contrecoeur à emprunter le petit sentier au plus près de l'eau du fleuve. Formidable balade pourtant, qu'il ne mérite pas, ne voit rien, tout le temps à se plaindre, la chaleur, trop de soleil, c'est mal entretenu... Et ton corps difforme, tu l'entretiens ? Seule avantage à sa présence, pas de peur d'une mauvaise rencontre éventuelle au bord du grand fleuve, c'est déjà arrivé. Au bord du Mississipi, un alligator se tapit.

Donnez-moi une aspirine du Rhône, je suis épuisée par son numéro de capricieux. Me débarrasserai de lui au pont de la Guillotière, il veut attraper au plus vite un bus en coupant par Bellecour, car il n'en peut plus le pauvre, toutes ses pensées allant vers la salade de pâtes qui l'attend là haut à la petite brasserie d'avant le spectacle. Devrons pour cela écourter notre pause ric rac au bar péniche "le 15", arrêt bière fraîche à 3,50 euros, pas des prix parisiens, et musique électro sur un bon fauteuil réconfortant mon dos douloureux. Continuerai seule le long du Rhône, enfin libre d'admirer le paysage lyonnais comme il le mérite, en allant chercher le tramway loin, bien après le pont de la Guillotière et ses piscines à venir. Pousser jusqu'à l'arrêt de tram devant l'hôpital, pour une station seulement jusqu'à Perrache (petite joueuse), puis prendre le bus pour monter la côte jusqu'au fort Saint-Irénée. Plus fatiguée par ces 8 km que par n'importe quelle autre randonnée deux ou trois fois plus longue, tant il m'a fallu le supplier pour lui faire faire deux mètres à côté, pour voir un point de vue, admirer les îles, les petits ravins, l'enchevêtrement des arbres, leurs racines modelant un bord de fleuve naturel, si loin de notre Seine bétonnée... J'habiterais bien là sans mari, en maillot dès les premiers beaux jours, aujourd'hui les gens se baignaient au parc de Miribel Jonage, et les barbecues fumaient dans les prairies, joie de vivre inconnue.

écrit en oct. 2015 :

maintenant j'ai compris le pourquoi de l'humeur exécrable du papa, mon mari si peu promeneur, si malaimable. Il venait tout juste, en cet avril, de rencontrer à nouveau, et cette fois de manière décisive, la fille qui devait lui occuper l'esprit jusqu'à la mi-juillet. Rencontre de hasard à une terrasse de café du XVIIe, elle avait dû le héler, car il ne voit jamais rien. Trop content de s'asseoir au soleil à côté de cette jolie blonde de mon âge, qu'il connaissait déjà un peu, amie d'amie, mère d'éclaireurs, tracteuse militante dans le quartier. Quelle aubaine, l'excitation d'une nouvelle relation, et tellement plus si affinités. Juste avant cette échappée à Lyon, venait de se jouer le début de leur "affair", dont je n'ai rien su jusqu'en août dernier, grand cachottier. Il avait sûrement déjà à l'esprit cette fille en avril à Lyon, en marchant à mes côtés sur les berges, et devait penser à elle, qui avait dû rire aux éclats à ses blagues, il peut être si drôle. Il la voyait déjà fille qui rit, fille dans son lit, et il avait grand besoin de sexe, je n'en savais rien... Prenant depuis des années pour argent comptant son manque de libido comme preuve de son désamour pour moi, je crois tout ce qu'on me dit. Le vieux briscard, il n'était pas si froid et avait sans doute déjà échangé quelques saillies sur Facebook avec sa nouvelle grande amie si séduisante, voire comploté leur premier vrai rendez-vous à deux, en mai (fais ce qu'il te plaît), quand il serait de retour à Paris, après les vacances que nous devions passer ensemble à Royan avec notre Clara révisant pour le bac. Là bas non plus l'ambiance ne fut pas très chaleureuse, pas de baignades qui eussent réchauffé l'ambiance. Lui tout le temps avec le souvenir de leur terrasse parisienne prometteuse, et déjà l'envie pressante de la "niquer", ASAP. De quoi trouver bien plates toutes les promenades avec moi. Ni le Rhône ni l'Atlantique ne faisaient le poids.


Nous sommes tous les deux à Lyon pour voir jouer notre fils cadet. Interprètera lors des "Processions" d'Anne-Laure Liégeois tour à tour un assassin, puis un immigrant. Son serial killer a des accents de l'Obsédé, de John Fowles. Dans le film que William Wyler a tiré de ce roman vibrant, Terence Stamp kidnappait Samantha Eggar et la tuait dans la cave, comme le personnage de Ninotchka.

Bon acteur et parfois bon fils, mais ne supporte plus ses mauvaises humeurs, ses engueulades, sa mauvaise foi. Son caractère a changé. Régulièrement, je "supprime le fil" de nos SMS, moi qui gardais tout de lui, cahiers, dessins, messages enregistrés, dans un accès de rage contre lui, nos méchantes disputes.

La faute à l'amour si fort qu'il porte à son amie, pourtant pas très gentille avec lui, se moquant de lui souvent, le trompant, comme nous le savons tous et lui aussi, qui ne le mérite pas. Il ne veut rien voir, son allégeance aveugle me met en rogne, mais aucune mère ne peut mettre en garde son petit garçon contre la fille qui colle son ventre contre le sien, quand lui devenu grand.


Me surprend à préférer rester dans l'appartement loué à sa voisine, celui d'a côté, le premier qu'il a occupé avant la venue de sa copine, devenu trop petit pour eux deux et leurs matous. Je profite des trois fenêtres lumineuses donnant sur la rue d'Amboise : lumière, soleil, et cette vue oblique du 4e étage, sur la cathédrale et Fourvière, dans leur écrin de verdure, au fond à gauche au dessus de la Saône, inouï. Je feuillette les bouquins de la voisine, je m'enfonce dans son fauteuil club, je me frotte à ses draps en satin. J'y oublie l'indifférence de l'un et de l'autre, le père et le fils.

Plus rien en commun, nous qui avons tant partagé. Finies les promenades, les découvertes. A l'instar de son père le râleur toujours portant la contradiction, avec la plus grande mauvaise foi, et son grand frère le Corse toujours prêt à s'emporter, le doux et le drôle Nicolas est devenu impatient, irritable, grondant. Sa Lady Macbeth se fait craindre, et inconsciemment il doit retrouver un peu de virilité à engueuler sa mère à tout propos. Je dois me protéger. Je ne penserai pas plus à lui, ne pas en faire de cas. Une belle fille, et vous perdez un fils. Aller voir ses exploits au théâtre à chaque fois que la belle occasion se présentera, mais il m'a rendu méchante, à être si décevant, ce bel enfant qui promettait tant, si gentil et drôle. Il a choisi de se placer sous la coupe d'une drôlesse, comme on dit à Magné, qu'il y reste, et ce n'est pas drôle.

Je suis si aigrie je m'en excuse. Rien ne va plus dans ma famille. Mais qu'il sache lire mon amour s'il tombe sur ces lignes un jour.


Pour se consoler, de bonnes lectures, tirées des rayonnages des demoiselles, à reprendre : lire Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar ; De sang froid de Truman Capote ; lu le petit Journal d'Edward, hamster nihiliste, de Myriam Elia, très drôle.

Berges du Rhône

Berges du Rhône

Rédigé par Gloubigoulba

Publié dans #famille je vous hais - ou pas

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