Brèves et métaphores de salon

Publié le 25 Novembre 2015

Ghasem Hajizadeh "Mariage Shir Khorshid"

Ghasem Hajizadeh "Mariage Shir Khorshid"

J'étais hier au salon de peinture sous la nef du Grand Palais "Art capital", avec une invitation passée par Catherine ma collègue d'origine slovène (de la part d'un peintre recommandé par l'Ambassade de Slovénie, même pas passé le voir, ingrate). Passé les contrôles en pestant contre les barrières nous obligeant à d'interminables méandres, vigipirate oblige. Les attentats du 13 novembre nous donnent toujours froid dans le dos, honneur aux victimes et à la police, mort aux barbus. J'avais noté cette date du 13-11, c'était la dernière entrevue de l'année 2014 de Didier avec sa peinturista, je guettais cet anniversaire, pan cette date a pris une toute autre signification, de vraie tragédie.

Reprenons : j'étais donc hier à "Art capital", comme en 2013, mais sans l'encombrante copine peintre Gisèle. Beaucoup plus léger de vaquer seule à mon gré dans les allées. Surtout que j'étais en filature. Je réalise en effet en entrant sous la verrière, comme un coup au coeur, que c'est là que j'ai rencontré ln il y a deux ans. Expose-t-elle ici encore cette année ? Bingo, au salon "Comparaisons 2015", groupe "Métaphore", chef de groupe Moreno Pincas.

Pas beaucoup regardé les oeuvres au début de ma visite (d'ailleurs, c'est trop grand et c'est pas toujours terrible). Je passe la tête ou entre dans tous les espaces du salon Comparaisons, je suis à la recherche d'une brune d'environ 58 ans, pas très grande, habillée plutôt baba. Ne risque pas de la trouver (elle est déjà partie, et n'avait pas du tout le look supposé, je le saurais après).

N'empêche, je me tape de la croûte, et la sienne aussi. Une nature morte en forêt (si c'est possible) : un grand truc vert et bleu qui lorgne du côté des ruines romantique à la Caspar Friedrich, mais les couleurs criardes cassent l'ambiance. Ça représente une souche ou un arbre mort, dont les branches décolorées pointent comme des défenses d'éléphant à l'ivoire orpheline. A sa clairière aux ossements je préfère presque le tableautin de Martine Martine-expose-au-Grand-Palais, la peintre prolifique (le récent catalogue raisonné de ses oeuvres fait au moins 500 pages). Membre du groupe, elle présente là une esquisse de portrait, au vert sapin facétieux. Au moins, rien de prétentieux.

L'ex-copine de lycée expose aussi dans la salle des petits formats, je repère vite le sien et la trouve plus inspirée sur 25 cm. Une maternité encore, ça l'obsède, ventre rond et seins lourds, sur fond bleu écorché. Se voudrait une incarnation de prière, cette petite annonciation mariale et mystico-familiale à 20 semaines d'aménorrhée (Didier, connaisseur : "c'est sa mère"). Toujours la vie, la mort, la perte, le passage du temps, la mémoire des traces, ses thèmes de prédilection. Les miens aussi, mais au milieu de tout ce festival bariolé, ses glacis savants surgissant de la toile brute tombent à plat et laissent à peu près indifférent.

Cinq cents euros tout de même pour sa miniature flamande, intérêt à ne pas jeter par la fenêtre "Georges" le singe (une petite huile offerte par grande artiste à son amoureux l'an dernier, un mercredi 5 novembre). "Celui qui veille sur moi désormais... un des plus beaux cadeaux que j'ai reçus". Hum, et nos enfants alors... Qu'il laisse donc son primate en pension chez les futurs locataires de son ex-garçonnière, maintenant qu'il a réintégré depuis cet été nos pénates (et toutes ses chemises avec lui, elles sont nombreuses).

Les mois de novembre ne se ressemblent pas. En nov. 2014, comme déjà en nov. 2013 mon amoureux ne se sentait plus, tout transi pour sa reconquista. "Elle, tu aurais eu des raisons de t'inquiéter", dira-t-il (après m'avoir donc menti) sur sa relation avec elle lors de notre entretien décisif à Royan, plage du Koud à Koud. Ce jour là il me donnait du rassurant "ce n'est qu'une vieille copine" et s'apprêtait à me cacher éhontément le traitre, trois semaines durant, sa liaison toute récente avec loucharde la pintade). "C'était pour t'épargner, ma chérie".

Didi mon mari courait alors les vernissages officiels de Peinturlurette, où il n'était pas passé inaperçu de son mari, ça ne lui réussissait pas trop... En juin dernier, lors de sa dernière rencontre IRL - in real life - avec the paintress, le mari d'icelle ne lui avait pas adressé un mot (un Alsacien comme lui, pourtant...) "Très froid avec moi, il m'a ignoré". Peut-être que le mari, "un petit intellectuel chauve", s'était aussi auparavant comme moi régalé de leur prose enflammée... Celui-ci s'était déjà montré caustique lors de leur première rencontre entre hommes de sa vie, un vernissage parisien début 2014, où confronté avec l'amour de jeunesse de sa femme, le mari jaloux l'avait abordé ainsi : "Je vous imaginais plus petit, et moins vieux". Noter au passage l'emploi des adjectifs discriminants, "petit" et "vieux", en lieu et place des flatteurs "grand" et "jeune". Pour que mon oublieur de Didier s'en souvienne, l'humiliation avait été cuisante... Sa mémoire est sélective, il dira se souvenir des moindres détails de ses rendez-vous galants de novembre avec elle, alors qu'il aurait tout oublié des moments printaniers passés avec dulcinée rossinante (hum). Du passé faisons table rase (un autre jour).

"Sous l'eau, noyé de boulot", mon Didi avait été fort marri il y a deux ans d'avoir manqué le vernissage de la maître de l'art à Art Capital, quel contretemps. Cette année, elle ne l'a pas invité. En 2013 c'était moi qui m'étais servie du carton d'invitation qu'elle lui avait envoyé. Dévorée de curiosité à l'endroit de sa vieille petite amie lycéenne, j'avais osé l'aborder et un peu lui parler (de lui, surtout...) Là nada, je la cherche partout la grande artiste, j'ai beau arpenter le salon, dévisager les gens au bar, ne vois pas trace de la peintre internationalement connue. Mais tiens je serais bien tétanisée si d'aventure elle me voyait et me reconnaissait... Que lui dire ? "Vous avez lu mon blog ? Vous savez que je sais ? Je sais que vous savez ? Cette histoire a t-elle encore de l'importance pour vous ?" Bien embêtée en fait...

Je ne l'ai pas vue, tant mieux. Mais si, je l'ai vue quand même, trop forte. Comment se peut il ? Après avoir croisée C. (la reine du salon de la Peinture à l'eau c'est plus rigolo, je l'appelle "la grande soeur Olga") qui s'exclame en me voyant "Sophie, tu es là !" et se précipite m'embrasser, mais me plante tout de suite après, d'autres gens plus importants l'attendant ; puis Takako la douce peintre japonaise de Legendre, qui n'expose pas ici, a "fait Réalités nouvelles " mais hésite à exposer depuis son veuvage, "le transport est trop fatigant maintenant que mon mari est mort". Rendez-vous pris pour sa prochaine exposition, quand même, sur les murs d'un tapissier du haut de la rue Lamarck en février. Je l'aime bien Takako.

Mais surtout surtout, suis restée un long moment auprès de mon bon J., prof de peinture à Legendre il y a quelques années, qui se souvient de moi et qui m'embrasse deux fois, pour bonjour et au revoir, sous les yeux bleus un peu froids de son épouse londonienne comme lui. "C'était une bonne époque", me dit-il, après "Rappelle moi ton prénom" !" Quel hasard, comme il y a deux ans il expose dans le même groupe qu'elle, on peut les comparer...

Il y près de lui sa femme, des amis, dont un monsieur assez aimable, un peu excentrique, vêtu de cuir, chapeauté, avec une jeune Japonaise qui expose une femme nue à côté des branchages exaltés de la grande artiste. On parle tous du beau tableau de J., qui nous le commente : un paysage de Londres, au bord de la Tamise, un bateau passe au bord d'un dock. C'est peint à longs coups de brosse, ocre, bleu et vert, ciel plombé de Londres, et J. précise que le rectangle bleu à droite, c'est le bâtiment de la morgue de Londres. Ca se dit "morgue" (morg ?) aussi en anglais, j'ai demandé. Je fais mon intéressante, au monsieur qui demande à la cantonnade pourquoi les morgues (à Paris, quai de la Rapée) sont souvent construites près des fleuves, j'avance l'idée du transport des corps peut être (je suis experte en corps transportés), et aussi des mythologiques Styx et son passeur Charon...

Nous reportons toute notre attention, grâce aux explications bien volontiers données par J. toujours bon comme du bon bread, sur un autre beau tableau exposé dans le même groupe, une "métaphore" du peintre iranien Ghasem Hajizadeh, "une star dans son pays". Une grande huile spectaculaire représentant un "sweatshop", un atelier de tapis où on sue et on s'use les yeux, en Iran. Femmes voilées assises de profil en haut de la toile, et enfant (travailleur exploité ?) qui dort au bas du tableau, le tapis pièce centrale du tableau, retombant entre les personnages comme un rideau indifférent et chamarré. Techniques mixtes éblouissantes, fusain peinture et résine polymère, le tout verni, somptueux et fort. J'admire aussi un peu plus loin le formidable tableau de M. Pincas, une bande de masques grimaçants et colorés, d'un humour tragique. On dirait du James Ensor, n'est pas chef de groupe pour rien.

Je demande si le peintre iranien est "jeune", ce talent fou c'est magnifique. "Oui de mon âge je crois" répond J., qui serait alors comme l'Iranien (et aussi Elton John) né en 1947 ? Je pose ensuite la question qui me brûle les lèvres depuis le début, leur demande si la grande artiste bien connue est encore sur place au salon, s'ils l'ont vue ce soir. "Oui bien sûr elle était là, mais elle est partie il y a longtemps".

"Vous allez les voir, je les ai là !" Le monsieur qui s'avère être le photographe du groupe redresse son appareil et fait défiler des photos sur l'écran. C'est trop beau, vite je vérifie mes lunettes et regarde l'écran goulûment. Je la reconnais, c'est bien elle, posant avec les peintres du groupe. Et elle se pose un peu là, étincelante de bijoux, en tsarine emmitouflée dans un imposant manteau de fourrure gris. On ne voit qu'elle, pas l'air du tout d'une flapissure, by the way.

Aïe ce n'est pas une métaphore, je n'aurais pas fait le poids face à sa majesté l'impératrice de toutes les Yvelines... Même si je m'étais trouvée pour une fois pas trop moche ce soir là, m'entrapercevant dans le miroir bombé d'une oeuvre, avec mes boucles fofolles, mon manteau cintré et mon vieux jean pattes d'éph (Didier : "mais plus personne ne met ça !"). Plus hardie qu'à l'ordinaire surtout, juchée sur les boots noires de Clara, mais loin de faire un effet grande dame en vison perlé ou renard gris elle l'amie des bêtes, j'espère que c'était de la fausse). Chacune son style, c'était son soir, et il faisait un froid de gueux sous la nef.

J'ai vu ce que je voulais, je remercie tout ce beau monde, contente d'eux et de moi, et m'en vais arpenter le marché de Noël sur les Champs-Elysées. Suis d'humeur à braver les terroristes, de toute façon c'est désert, et j'ai bien mérité un vin chaud. Plutôt euphorique, je rentrerais avec le bus 80, puis le 95 où je me colle sans honte à côté d'un voyageur craquant qui attendait sous l'abri de l'avenue de l'Opéra (cheveux gris-blanc, petite quarantaine, mince, en jean décontracté, profil de médaille).

J'écoute amusée les conversations de deux hommes assis d'en face, un petit monsieur d'âge mûr, imper-cravate, n'arrête pas de parler, en train de draguer éhontément le jeune Japonais au col sage à sa droite, qui s'avère être son voisin d'immeuble. Le bavard entreprend pour épater son jeune (sans doute un locataire) de lui narrer ses prouesses à l'escrime, il en fait depuis son plus jeune âge, entre deux compte rendus d'AG. Le tout avec force moulinets, je manque me prendre son doigt dans l'oeil.

Le copropriétaire en chef voudrait bien aussi se faire plaindre par son tokyoïte de leur président de conseil syndical, un affreux moqueur, qui a tendance à le "prendre de haut et le faire passer pour quelqu'un qui passe ses samedis-dimanches avec maman, vous voyez le genre ! Faut pas exagérer, quand on a une surcharge pondérale comme lui on ne la ramène pas !" S'il le dit... La copropriété comme technique de drague, faudra que je m'en souvienne. La vieille tarlouze ("c'est amical et générationnel", dixit Le petit journal :) parle fort et m'empêche d'écouter la voix de mon voisin sexy qui cause dans son portable, voilà que celui-ci se lève pour descendre au pont Caulaincourt, je dégage ma cuisse et le laisse passer à regret...

Me croyant toujours dans le 80 je descends trop tôt à la suite du bel inconnu, ô distraction. Vite remontée dans le bus (95), un seul coup d'oeil me suffit pour repérer parmi les voyageurs un ancien collègue d'atelier de Legendre (tout se recoupe). Je fonce sur ma proie et m'installe devant lui, c'est fou ce que j'ai le sens du contact ce soir, je suis en verve et rien ne m'arrête. Il me remet aussi, il remonte de Montparnasse avec un grand carton à dessin. On cause ateliers, je me plains d'avoir dû quitter Sévigné, ses poutres historiées et son jardin ; lui connait mon prof à Gauthey mais ne l'apprécie pas tellement (mais non, il est formidable C. en raconteur d'histoires de l'art !), moins que "Florence, vous la connaissez ?" Bof, j'éprouve une certaine réticence (beuark) devant ce prénom parfois si mal porté, désormais... Nous nous quittons fort civilement place Jacques Froment.

Ce que je retiens de la soirée ? C'est que le monde (de l'art ?) est tout petit. En 2005-2006, j'ai dû aller dîner deux trois fois au restaurant en sortant de l'atelier avec J. et des élèves du cours (Gildas, Alexandra...) J'avais senti qu'il m'aimait bien peut être, qu'on aurait pu explorer ça, si j'avais été moins bête et plus entreprenante. S'il avait été plus jeune, aussi. J'avais même fantasmé sur lui, tant désireuse d'un homme, le mien alors noyé dans son obésité morbide. Enfermés mari et moi que nous étions au pays de "Saint-Braquemol d'Ébande, sources bromurées aux vertus émolliantes éloignant le priapisme" - in "Mourir d'amour en été", Plonk et Replonk 2015 (rires garantis, l'ironie sauve de tout).

Comme c'est drôle (weird ?), ce lover putatif qui expose aux côtés de l'amante putative de mon mari ! (mais qu'est ce que ça veut dire au juste, "putatif" ?) It's a small small world. Quel tableau, les fantasmes sortent de leur cadre. Tout est lié, tout est relatif. C'est ma théorie.

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Le mari (qui se cache derrière la mariée en majesté des illustrations de ce post, gnarf) signe aujourd'hui un mail à mon endroit d'un adorable "Tonmarididiquitaimetadoreetpeineatevoirparfoismarrietoiaussi". Yes we can.

Ghasem Hajizadeh "Mariee Bleue"

Ghasem Hajizadeh "Mariee Bleue"

Rédigé par Gloubigoulba

Publié dans #je veux de l'amour, #infidélité émotionnelle, #l'amie peintre

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