Les poissons rouges et ironiques de Philippe Dagen

Publié le 14 Janvier 2016

Les poissons rouges et ironiques de Philippe Dagen

"Les poissons rouges" : un roman de Philippe DAGEN (critique d'art au journal "Le Monde"), publié chez Grasset en 1999

Les poissons rouges et ironiques de Philippe Dagen décrivent mieux que moi les affres de l'amour (cours-toujours), de ses leurres, et de nombre des ressorts qui agitent les pantins que nous sommes, que nous le sachions ou non entraînés dans une histoire qui nous dépasse, rouages d'une société qui est la nôtre. Il se doit d'apprécier comme elle le mérite l'ironie désabusée de leur auteur sur les travers sociaux de nos petites personnes, nous autres accrochés à chacun notre degré de l'échelle sociale, du patron de presse au gardien de musée subversif, en passant par l'employé de bibliothèque au profil bas.

Personnages vus à travers le prisme impitoyable d'un bocal de poissons rouges, à peine déformant, où nos tourments tournoyants sont pris en dérision, c'est transparent. Le livre parle aussi d'art, de tableaux volés, toute une intrigue policière qui pourrait faire passer l'ouvrage pour un polar, qu'il n'est pas. Les "poissons rouges" dont il s'agit sont des tableaux volés et éponymes, juste un motif décoratif, pour retenir peut être le lecteur qui se laisserait distraitre trop facilement de ces chroniques amères, tristes et réjouissantes.

Ci-dessous, je vais recopier des pages du roman, mais pas celles du genre polar, qui m'intéressent moins. Me contente de retranscrire des bouts de texte, choisis parce qu'ils précisent ce qui me traverse l'esprit (et n'en ressort pas) en ce moment, mon "ressenti" des turbulences météo infligées par mon mari, le petit drame ridicule et pathétique qui se joue à guichets fermés dans ma tête, tempête de sable sous un crâne. Serais mieux à Sainte-Anne ? Pour me guérir ou m'éloigner de ma fixation et de mon chagrin petit bourgeois, peine de coeur de femme presque trompée, presque démente. Peut être... Mais tant qu'il y aura des textes, romans, chansons, pièces, articles, dont les mots évoqueront mes obsessions et dans lesquels je me reconnaitrais, j'irais mieux.

Philippe Dagen que je compare là un Jean-Jacques Brochier (en mieux et en vivant denon, deux noms) , romancier et chroniqueur acerbe, directeur en son temps du Magazine littéraire ; qui serait fait historien d'art, écrivain impitoyable disséqueur de nos mécanismes, petits et bourgeois. Histoire de nos lards, sous couvert d'histoire de l'art, car le premier métier de l'auteur Dagen est la critique d'art.

Copier des phrases de lui, comme descriptions de nos affects, de nos mobiles, de grands bourgeois ou de Français moyens. J'y reconnais certains des nôtres, à mon mari et moi, ses affaires qui sont mes affaires, et aussi de trucs de vie, d'âge qui n'arrête plus de mûrir.

Apprendre à se comprendre soi même à travers l'écriture romanesque des romanciers. Pas le meilleur des romans, pas le meilleur auteur. Il se trouve que c'est le dernier que j'ai eu en main. Désormais, et pour un bout de temps je le crains, je suis à l'affût de tout ce qui fait écho à ce qui me taraude. A la recherche d'une explication universelle à ma petite histoire perso. Même si fantasmés, tirées par les cheveux, souvent mes comparaisons et mes rapprochements. Mais un reflet de quelque chose, qui est en moi. Tout est dans tout.

Pauvre chose, me gourmande-je, regarde un peu dehors, il n'y a pas que toi, le vrai malheur existe, tout ce Ba-ta-clan terroriste et odieux. Honte à moi, qui à travers ce blog ne m'intéresse vraiment qu'à mon petit malheur personnel. Me dépasse le grand je m'en excuse. Même si dehors les bougies de janvier et de novembre 2015 brûlent toujours. Je sais bien, j'ai été en déposer le soir de Noël place de la République. Pourtant je déverse par dessus elles l'eau de ce bocal de poissons rouges, avec tout le respect aux morts qui leur est dû.

Ou plutôt, je le fais à la manière des Suisses Fischli & Weiss, dans leur "Lauf der Dinge" (Le cours des choses, 1987). C'est un film d'une vingtaine de minutes où on peut voir dans un lent travelling, des objets se renverser les uns les autres, l'un après l'autre, par le fait de mécanismes artisanaux. En temps réel, le temps de poussées, de chutes, de mini cataclysmes qui en entraînent d'autres inexorablement. Le cours des choses quoi, l'effet papillon. On peut y voir une mousse chimique, déversée par un récipient placé en amont, dégringoler sur les bougies du plateau à la suite. Lesquelles bougies, après s'être éteintes sous l'effet de l'éruption de mousse, ne tardent pas à se rallumer pour allumer d'autres foyers, inexorables et contagieux.

Tel est l'effet de ces "Poissons rouges" : d'abord apaisants et distrayants comme la bonne histoire d'un roman qui vous entraîne et vous berce, puis dont les péripéties vous ramènent inexorablement à votre cours des choses à vous, d'ailleurs il ne se passe pas grand chose dans le bocal, pas plus que dans votre vie au point mort.

Puis tiens tous ces points communs, ces considérations sur la vie des gens, sur le cours des choses (bis repetita), tout vous est d'une actualité brûlante, c'est de vous que ça parle. Les poissons ne sont pas si muets, et les bougies pas prêtes de s'éteindre.

Les poissons rouges / Philippe DAGEN

Extraits choisis, d'où toute ressemblance avec nos vies réelles ou rêvées n'est pas fortuite. Nos vies d'aujourd'hui ou de jamais, comme un puzzle sans début ni fin, dont les pièces sont aussi à piocher dans la littérature

Dans ma distribution des rôles, Hélène serait la maîtresse magnifique, et Schaeffer le directeur de journal, son amant satisfait mais pas dupe de leurs motifs : ciel mon mari

Pierre Portal et Bénédicte seraient un couple recomposé, renonçant à la passivité de leurs vies pour frapper un grand coup et disparaitre : ciel ce n'est pas mon mari, ni moi

Jouffroy serait encore plus loser que moi, mais animé par la même envie d'essayer autre chose que : ciel mon mari

Comme dans nos vies, ou bien dans les vies qu'on aurait pu avoir, dans le roman il y a :

des rendez-vous secrets

"Il aime à le rencontrer là où l’autre l’exige, dans des bistrots turcs ou au balcon d’un cinéma misérable qui ne projette que des films de kung-fu hong-kongais en matinée et des pornos allemands et hollandais en soirée. Quand il s’y rend, Delcourt s’enchante de cette clandestinité, quoiqu’il soupçonne Albert de ne l’organiser que parce qu’elle lui donne une apparence de romanesque, donc de sérieux."

des ébats hors mariage bien mis en scène

"Hélène s'abandonne, comme on écrivait autrefois dans les romans. Elle s'abandonne avec tant de chic et de grâce que Schaeffer ne peut ignorer qu'elle cède plus pour le plaisir de céder que celui de lui céder. Aucune envie irrépressible ne la tyrannise. Elle ne se rend pas à un appétit instinctif. Elle n'obéit pas à une fantaisie ou une curiosité. Elle ne se donne pas plus par bonté d'âme, compassion, lassitude, ni pour vérifier qu'elle suscite encore la concupiscence. Elle s'offre parce qu'il est temps, parce que les circonstances et la tradition l'exigent et que tel doit être le dénouement de l'aventure où elle est entrée il y a quelques jours. Elle ouvre la porte de l'appartement. D"'un mouvement, elle fait glisser son manteau, qu'elle n'avait pas enfilé. Dans la pénombre, elle attend que S. referme. Le prenant par la main, elle le conduit dans le salon. Debout dans la lumière montée des réverbères, elle écarte les bras.

des courtisanes douées et sachant y faire

S. la découvre impudique, sans réserve, dédaigneuse de tout interdit. Il n'est aucune partie de son corps dont elle ignore ou refuse l'usage. Aucune requête ne l'offusquerait, sans doute. Elle les prévient. Elle démontre un savoir aimer impeccable. Elle n'hésite ni sur le geste, ni sur l'instant. S. ne saurait prétendre qu'elle ne le comble pas. Elle lui susurre courtoisement qu'il fait de même et en donne des preuves qu'il peut croire sincères. Dans les premiers moments, il les reçoit avec délice. La perfection du moment l'émerveille. Un peu plus tard, elle l'inquiète, parce qu'il suspecte un calcul, une préparation, une résolution dont il est l'instrument plus que le bénéficiaire. Non qu'H. feigne de jouir. Elle ne joue pas, elle est tout entière au plaisir attachée, mais d'une étrange manière, qui n'est pas familière à S. : délibérée, détachée. Il lui semble qu'elle saurait s'interrompre soudain, se relever et passer à une autre occupation, à laquelle elle se consacrerait avec autant de sérieux. Il suffirait d'une seconde pour franchir la ligne, il n'y aurait ni regret ni explication. Peut être n'y aurait il même pas de souvenir. Elle lui échapperait comme elle s'est livrée à lui - de façon souveraine. Il la serre plus brutalement, elle ne proteste pas. Il la regarde, elle paraît éperdue, noyée dans le flux du plaisir. Il y coule à son tour, il n'observe plus, il tient, il touche, il enveloppe, il encercle, il presse, il étreint. Après de si longues tendresses, H. s'endort.

des constats lucides

Un moment plus tard, Schaeffer se lève, il trouve un peignoir et marche dans l’appartement. Le souvenir de son inquiétude lui revient, il la juge ridicule. Au reste, d’une femme de quarante ans il ne peut attendre qu’elle se trouble comme une ingénue, ni qu’elle soit suffoquée de stupeur et perde toute maîtrise d’elle-même. Sans doute administre-t-elle ses plaisirs comme chaque partie de ses journées – c’est bien mieux ainsi : ni sentimentalismes, ni équivoques. « Elle est beaucoup plus moderne que moi. Beaucoup plus. » Par moderne, il entend efficace, d’une efficacité mécanique…. Peu à peu, il s’émeut et s’attriste. Il a vaincu, sans pouvoir ignorer que la victoire lui a été concédée…. Début d’un malaise.

des modes de vies fragmentés

Quoiqu’il ait repoussé cette pensée tout à l’heure, il ne doute pas qu’Hélène soit de ces êtres fragmentés et incohérents qui le déconcertent. Ils sont, à chaque moment, tout à ce qu’ils font, mais à des activités variées qu’ils ne se soucient pas d’harmoniser. Il y aurait matière à philosopher là-dessus, sur ces existences par saccades et métamorphoses. Suites de moments séparés par l’amnésie ou l’inconscience. Il ne les comprend pas.

« Autrefois, les gens avaient une vie. Désormais, ils ont des morceaux choisis de vie, sélectionnés entre de nombreux genres. Un épisode. Un autre… Je fais de la psychologie. C’est ridicule. Vraiment pas de circonstance. » La fatigue. Trop de surprises. Trop de plaisir. Trop tard. Autant dormir dans le lit d’Hélène. Mais elle ne l’en a pas prié, ni de rester jusqu’au matin. Il sort subrepticement du trop bel appartement.

des révélations d'instants de faiblesse

… Une trahison. Une révélation.

Il ne lit plus. Ce n’est ni distraction, ni fatigue. Il ne songe pas à la soirée avec Hélène et à son départ, dans la nuit. Il ne rêve pas aux rendez vous qu’ils auront dans quelques jours – au téléphone, ce matin, il l’a invitée à passer deux jours dans un hôtel des Ardennes où il a ses habitudes, elle a accepté aussitôt…

Aucune adhérence, aucun souvenir. Trop de désordre. Une variété si incohérente qu’elle décourage la mémoire. Il ne se souvient plus. Il n’a pas compris. Il s’est perdu. Il s’est égaré dans la chronique de ce jour sur la terre, dépourvue de sens et d’unité. Les événements se heurtent, les récits se brouillent, le tragique côtoie le futile, l’indifférence l’emporte. (directeur de journal)

… Il sort de son bureau. La vue de tant de gens qui parlent et écrivent pour le journal du lendemain le détourne de son septicisme. Il se sent redevenir brave. Il sait quelle illusion s’empare de lui et que c’est faiblesse que d’y céder – mais il préfère cette illusion à la contemplation du chaos. Il pense aussi à Hélène. Elle désapprouverait ses accès de doute Elle rirait de sa mélancolie. Il n’y a pas d’ordre, pas de raison, pas de règles, rien que des moments séparés, des mouvements contraires, des passions ; elle le lui dit quand il s’étonne de la découvrir capable de changer de ton, d’expression et d’activité en un instant.

des liaisons calculées

Rien ne s’opposerait à ce que Schaeffer appelle Hélène. Elle lui a laissé entendre qu’aucune mondanité obligatoire ne l’occuperait ce soir… Sans doute ne s’opposerait elle pas à ce qu’il vienne chez elle. Il aurait pour prétexte les dernières nouvelles – manière de masquer qu’il est venu pour contenter son désir. Il hésite et l’hésitation suffit à son plaisir. Du reste, a-t-il si fort envie d’elle ce soir ? Il ne peut oublier qu’à trop le combler, la première fois, elle l’a précipité dans des réflexions mélancoliques et qu’il s’est senti l’instrument d’une tactique délibérée. L’appliquant avec méthode, Hélène a obtenu ce qui la tentait, une liaison avec l’un des patrons de la presse française, l’un des directeurs de conscience du pays : elle l’a eu aussi simplement qu’elle aurait commandé un meuble de prix. Consommation - le cas de le dire. Elle consomme l’adultère haut de gamme de sang- froid.

du luxe de bon aloi et à gerber

Par la suite, les deux amants roucoulent l'espace d'un week end dans un Relais et chateaux…

Ne vous inquiétez pas, nous serons bien reçus. Ils le sont : des projecteurs éclairent les buissons autour d’un château Louis XIII, des massacres de dix cors et de sangliers sont accrochés aux murs du vestibule et dans l’escalier, la suite a une cheminée de marbre gris et des chandeliers, des tentures de fleurs et d’oiseaux encadrent les fenêtres et le lit, les huitres sont accomodées au champagne et le chevreuil au foie gras. Hélène sourit de ces agréments comme autant d’hommages légitimement rendus à son charme et S. la contemple, distante autant qu’il faut, joueuse autant qu’il lui plait. … Marivaudage, armagnac ancien, douceurs sirupeuses, galanteries qui s’échauffent. H. se découvre quelque lassitude et le désir de s’allonger, mais sa fatigue cesse à l’instant où elle entre dans la chambre – S. avait recommandé qu’un feu y soit entretenu. En grande pompe, après un long déshabillage éclairé en ses poses par le foyer et un flambeau, H se renverse et se livre avec des hésitations jouées et de fausses plaintes. Morceau d’anthologie. S. se félicite d’avoir choisi Rouvreuse.

des compromis

Désaccord … - Alors n’en parlons plus. » lls n’en parlent plus, mais de l’abbaye cistercienne qu’ils visiteront le lendemain. Tout en jouant les médiévistes, S. se répète en secret qu’il a sacrifié ses convictions à ses appétits. Il a accepté de changer de sujet de conversatoin afin de ne pas compromettre la soirée et les plaisirs par lesquels elle doit finir. « Ce serait idiot. Après tout, ils me coutent bien assez cher. Tant pis pour l’histoire… J’aurais dû refuser de transiger ? Oui, j’aurais dû. Mais elle m’en aurait voulu. Et puis quoi ? C’est une escapade amoureuse, pas un colloque. » Plus tard, dans l’obscurité, il obtient d’Hélène ce qu’il en attend. « Echange de bons procédés. Je régale, elle couche. Au fonds, on ne s’en sort pas, toujours la prostitution, plus ou moins déguisée, plus ou moins enrubannée de faux semblants. C’est misérable, de part et d’autre. Surtout du mien. Quoique… Ces réflexions nuisent à la volupté de S., qui tombe dans la monotonie, ennuie H., s’ennuie lui-même et jouit avec soulagement – « fini, ça n’a que trop duré ». Il en est de même de leur liaison, un arrangement mondain, un amusement grand-bourgeois (bobo, ndlc), aucune sincérité, aucun espoir de durée. « De toute façon, son mari rentre bientôt. »

des couples du genre raisonnable

Pierre Portal, vie ordinaire de couple (ndlc)

Il avait découvert Bénédicte, juriste employée au service du contentieux d’une société d’assurances : les sièges des entreprises étant proches, les personnels assuraient la prospérité du même café. Conversations. Séances de cinéma. Idylle dans le genre raisonnable… mariage ; puis chômage de Portal

Comme il ne savait que faire l’après-midi, il visita des musées où il n’avait auparavant jamais songé à entrer. Leur silence, leur immobilité lui plurent. Un soir, il fit leur éloge à sa femme qui reconnut dans ses paroles la preuve patente de son laisser aller. Elle l’accusa. Il ne se battait pas, il dérivait. La société n’admettait pas cette mollesse, il ne l’avait pas compris, il avait vieilli avant l’âge, elle ne se laisserait pas entraîner par ce poids mort, elle ne sacrifierait pas son avenir, elle ne serait pas la femme d’un chômeur, elle avait d’autres ambitions et savait comment les réaliser.

des séparations

Par conséquent, elle le quittait. Au peu d’émoi que suscitèrent en lui ses propos, Portal reconnut qu’ils étaient raisonnables et que leur mariage n’avait été qu’un arrangement commode dicté par les circonstances. Elles étaient bouleversées, l’arrangement se défaisait : logique. Un mois après le licenciement de Pierre, B. avait accepté un amant : tout aussi logique. B. pouvait plaire et son chef de service divorçait : elle lui éviterait les douleurs de la solitude.

Portal devient gardien de musée

des rapprochements réussis

On imagine sans peine la progression des sentiments et l’évolution des attitudes. Ils prennent l’habitude de boire un verre en quittant le musée, dans un bar qu’ils choisissent assez loin, afin de n’y être pas reconnus. Ils parlent d’art, du musée. Un soir, P. suggère que les œuvres n’y sont pas à leur aise, Evelyne défend l’accrochage, il réplique… la violence de la lutte révèle leur intimité, qu’ils n’oseraient pas s’avouer. P. s’en aperçoit le premier et cette révélation le désarme… Un samedi, ils se confient qu’ils n’iront pas au musée le lendemain, ni l’un, ni l’autre. « On pourrait se voir quand même. On aurait plus de temps. » P. propose de ne pas attendre le dimanche. S’ils dînaient ensemble ? « Ca nous changerait, vous de votre panaché, moi de mon demi. » A ce moment, il ne fait plus aucun doute, ni pour l’un, ni pour l’autre, qu’il est question de tout autre chose qu’un dîner. E. accepte d’une voix assez résolue et demande qu’ils ne se retrouvent qu’assez tard dans la soirée – « Je rentrerai chez moi, je me changerai… Et on ne parlera pas d’art – Ce sera un énorme progrès ».

Il suffit d’aller à l’essentiel, à l’essentiel prévisible, comme d’habitude – dans les romans, comme ailleurs. Le soir même, E. et P. s’acceptent pour amante et amant. Au réveil, ils ont le sourire mal à l’aise de qui ne sait ce qu’il faut dire, ce qu’il faut faire, ce qui doit arriver. Il n’arrive rien, là non plus, qui puisse surprendre : il y a d’autres nuits après la première, des rv qu’il faut fixer loin du musée afin de se prémunir contre les ragots, des conversations qui s’effilochent et d’autres qui se crispent, des dimanches conjugaux, la certitude bientôt qu’ils ne pourront se séparer, quoiqu’ils ne sachent pourquoi.

des dissimulations

Fin des illusions encourageantes, des belles pensées, des piétés habituelles. Dans les bureaux, les commissions, elle se sent de plus en plus étrangère. La distance qui l’éloigne de ses semblables s’accroît sans cesse, ce dont ils ne se doutent pas, trop enfoncés dans leurs occupations habituelles pour concevoir qu’on puisse s’en échapper. A sa place subalterne, P. agit de même, irréprochable, conforme, invisible. Les jours d’affluence, il surveille avec flegme les cortèges et les groupes, comme il ferait dans une station de métro ou une grande surface. Sans discuter, sans faiblesse, il accomplit son devoir d’aiguilleur indifférent – puisque tel est l’emploi qu’il tient dans l’industrie de la distraction. Nul ne sait la liaison qui s’est formée entre eux, nul ne peut la suspecter…. Ils prennent l’habitude de la clandestinité et de la feinte. Ils se perfectionnent dans l’art de ne pas se trahir, de ne rien révéler, de mentir modestement, de lâcher de temps en temps une fausse confidence ou l’apparence d’un sous-entendu afin que la curiosité et la médisance s’égarent…

Leurs feintes opèrent. La dissimulation leur devient si naturelle qu’ils n’ont plus besoin de s’appliquer. Ils étaient faits pour cela, se disent-ils, il s’en est fallu de peu qu’ils ignorent leur talent et le vertige divin de la tromperie. L’amour et le mensonge se confondent et de leur confusion naît une volupté de plus en plus intense.

des stratégies de survie en milieu hostile

… « Ensuite, on émigrera. En Australie, en Argentine. On se fabriquera de fausses identités. Ca ne nous changera guère, les nôtres sont fausses depuis si longtemps. » A son tour Evelyne s’emporte. Elle fait l’apologie de la duplicité, elle la reconnaît comme l’unique voie vers la pureté. Ainsi pas de compromis, pas de pollution : l’être secret abandonne aux souillures l’être public qui porte son nom. Il n’en a cure. Ce n’est pas lui que l’on humilie, pas lui qui se plie aux convenances et à la docilité, mais un homonyme, un simulacre, un automate qui lui ressemble grossièrement et trompe l’ennemi. P. approuve. Il n’a survécu que grâce à la même stratégie. Aux chiens de la société, il a abandonné leur part, une peau morte à mettre en pièces – il s’amuse de voir qu’ils n’ont pas deviné la supercherie. « Enfant, je m’étais aperçu que je pouvais, à ma guise, me retirer si loin que nul ne m’y rejoindrait ; que je savais m’enfuir tout en feignant de demeurer, comme ces évadés qui, dans leur lit, placent un mannequin. Dans l’obscurité, le gardien ne distingue pas le leurre, il croit le corps toujours là. Je faisais de même. Mais, au lieu d’un mannequin, je laissais mon corps en gage. »

des bibliothécaires pas gais

Jouffroy se considère avec répulsion : il en est là, décidément ? Il en est là – à la haine. « Mais tu y as toujours été. Simplement, tu la taisais. Tu faisais comme si, pour la contenir. Par peur. Par convenance. » A la bibliothèque, il haïssait les livres (pas moi), les magasiniers, les conservateurs, les lecteurs, le bâtiment. A-t-i haï sa femme ? « Evidemment. » Aussi loin qu’il se souvienne il n’a cessé de détester les bibelots qu’elle accumulait, les décorations qui la ravissaient et, plus que tout, le papier peint de leur chambre, des marquises aux robes à paniers… Il ne disait mot, solution de facilité. Tous les jours dans les magasins de la bibliothèque, tous les soirs devant la télévision, toutes lumières éteintes, il évitait de regarder autour de lui. « Je ne voulais pas lui faire de peine. » Bonne raison. « Il faut changer. » Changer ? Il n’y avait pas pensé depuis la mort de sa femme. Il n’y avait jamais pensé peut être, ou vaguement et sans y croire, certain qu’il n’était pas de ce genre, genre de riche. « Ce ne serait pas difficile. Je pourrais vendre l’appartement, aller ailleurs, dans un autre quartier. » Demi mesure, demi aveu : changer, ce serait en finir avec l’isolement.

des tiens si je cherchais une nouvelle femme

Il lui faudrait une amie – « comme on dit aujourd’hui ». « Après tout, on voit ça partout. » Sa cousine germaine, à peine veuve d’un agriculteur, s’est mise en ménage avec un retraité des impots, ancien camarade d’école du défunt revenu au village jouir de sa retraite. Quand J. avait ironisé sur l’événément, sa femme avait défendu la cousine et son compagnon, multipliant les aphorismes –« ils ne font de mal à personne », « ton cousin n’en souffrira pas », « à leur âge, ils ont bien droit à la liberté », « le malheur n’est pas un devoir », « on n’est plus au Moyen Age ». « Donc, elle comprendrait, si moi aussi… De toute façon, elle n’en souffrira pas, elle non plus. » Il a permission, à titre posthume. « Oui, mais qui voudrait de moi ? »

des bords de la folie

… Ca empire, ça devient inquiétant. Il y avait les cauchemars, il y avait les pensées incongrues. Jouffroy en est aux soliloques à haute voix – pas encore dans les rues, chez lui, dans sa cuisine, dans sa chambre. Il en est aux mots incohérents répétés dans l’hébétude, des mots venus il ne sait d’où, des bouts de chansons, des débris de phrases entendues à la télé et dans le métro et d’autres encore, les siens faut croire. Ils sont devenus siens, depuis qu’il les ressasse. Tout à l’heure il s’est aperçu – après quelle longue descente dans les profondeurs de sa folie ? – qu’il n’écoutait pas les actualités, qu’il ne regardait pas leurs images des horreurs du jour – il était fasciné par une autre vision, les adolescentes qu’il avait suivies un soir rue de Rennes, le soir des premiers signes… Il ne fait aucun doute qu’il est promis à la démence… Il sait désormais qu’il ne résiste pas au charme de la destruction…

des lucidités implacables

Ce qu'il me faudrait, c'est un peu de distraction. Toujours seul, on ne peut pas résister." Il se dit distraction, quoiqu'il n'ignore pas ce qu'il sous entend par là. Rien de scabreux, rein de trop aventureux - juste une liaison. Il n'exigerait même pas une fille jeune et splendide, il aurait la sagesse de se satisfaire d'une quadragénaire, du moment qu'elle lui semblerait acceptable et tendre. A cette femme, il offrirait une aisance respectable et la sécurité. "Elle viendrait pour mon argent ? Bah, après tout... Il y en d'autres qui s'en accommodent". Dans les restaurants autour de la Bourse, il a observé souvent des bourgeois aussi âgés que lui et plus gras qui déjeûnent avec de jeunes femmes et obtiennent d'elles les signes extérieurs de la tendresse. Leur enthousiasme et leur passion, J. les sait proportionnels à la fortune du protecteur et aux espérances d'héritage - leur jeunesse aussi.

des audaces

Avenue de l'Opéra, il y songe et regarde autour de lui. L'allégresse dont ce projet le grise l'incite à poursuivre à pied jusqu'au Luxembourg (...) il marche à l'inverse (d'une manifestation bld St-Germain), encore occupé à déterminer les qualités qu'il faudrait à son amie - on dit amie désormais, il le sait, ou compagne. Ce ne serait pas trahir Michèle ; tant de veufs font ce qu'il veut faire ; la nature a des exigences ; un peu de plaisir avant la mort, ce serait ridicule de se le refuser ; il ne fera de mal à personne ; l'argent qu'il a accumulé lui servira enfin ; ce sera tout simple. Rien ne sera simple. Il ne saura pas comment s'y prendre. Un annonce ? Jamais de la vie. Séduire ? Ce n'est pas son fort. Aborder une femme ? Il n'y parviendra pas. Il se racontait des fables. Encore un de ses rêves, particulièrement grotesque celui ci. L'amour ? Plus moyen. On le rejetterait, on rirait de ses prétentions.

des haines recuites contre soi même

Comment, par quelle amnésie a-t-il oublié sa condition et qu'il ne s'en délivrerait pas ? "L'amour !" Il crache le mot... (J. se met à vociférer contre un groupe de jeunes manifestants, pense à les tuer). ... Faire taire ces chants, faire le vide et le silence. Le vide. Le silence. J. revient vers la Seine, il lui faut rentrer chez lui, il lui faut s'enfermer pour tenir enfin à distance le monde, puisqu'il ne parviendra pas à le détruire. Le vide. Le silence. Un refrain. Il le répète à mi-voix. Il ne se souvient plus de son envie de femme (...) Un déception, à nouveau. Il n'arrivera à rien, il ne fera rien disparaître, ce sera toujours pareil, la marche du monde comme on dit.

S'il tonnait du moins, si un éclair dessinait sa fourche au-dessus du Grand-Palais (c'est chez nous, ndlc)- rien de tel.. Jouffroy voudrait crier, frapper - tuer si possible. Le vide. Le silence.

des adultères de bonne compagnie

La séparation d'H. de Docines et d'A Schaeffer est parfaite, sans amertume, sans démonstration déplacée de douleur, sans désinvolture discourtoise. Il y entre de la tendresse, ce qu'il faut de gravité et de tristesse, de la douceur. Ils ne pourraient vivre ensemble longtemps, mais il n'en est pas question de toute façon. Ils se le disent calmement. "Pour des amants, n'est pas ce qu'il faut ?" S. approuve. Ils font un couple d'amants modèle - attraction et réserve, désir et distance. P. de Docines est si souvent en voyage, S. si souvent mélancolique... Pour peu qu'ils évitent désormais les sujets politiques, rien ne s'opposerait à ce qu'ils organisent une liaison régulière et paisible. Rien de passionnel, rien d'excessif, un adultère de bonne compagnie.

S. a accepté, à demi-mot. Quoiqu'il ait résolu auparavant de l'abandonner sans retour, la proposition d'H. lui a paru raisonnable et plaisante. Un après midi chez elle assez souvent, un week end de temps en temps, l'arrangement lui convient. Après tot, il est flatteur, à son âge, de conquérir la comtesse de Docines et de la conserver.

des épilogues en queue de poisson

... chacun (ne) demeure dans son histoire, telle qu'elle a commencé il y a longtemps, honorable ou honteuse, luxueuse ou médiocre. J. respecte irréprochablement le programme d'hébétude qu'il s'est fixé et attend la mort devant sa télé. H et S organisent leur adultère et s'aiment une fois par semaine, ayant réfléchi qu'à s'aimer plus souvent, ils se lasseraient peut être et gâcheraient un arrangement qui les contente tous les deux.

Pour résumer, cette description lapidaire de joueurs d'échecs au jardin du Luxembourg, tout est dit : … de vieux maniaques, des têtes vides que le jeu distrait de leur vacuité – vides au point de lire des romans et d’y prendre plaisir

Et puis, personne ne peut sortir du bocal. That's all, folks.

Rédigé par Gloubigoulba

Publié dans #ma vie est ailleurs, #the pintade, #littérature

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